Histoire de la grande Bourgogne blanche : enracinement et mutations, 534 – 1000 (Partie 4)

La Rédaction
Démocratie Participative
\n31 août 2026

 

Précédemment :

Après la conquête franque de 534, le royaume burgonde ne disparaît pas. Les vainqueurs conservent le nom de Bourgogne, intègrent une partie importante de l’aristocratie et maintiennent certains cadres administratifs et juridiques hérités de la période précédente. Pendant près de cinq siècles, le pays passe du statut de royaume mérovingien relativement autonome à celui de duché intégré au royaume de Francie occidentale, tout en préservant une identité marquée.

Cette longue transition constitue un moment décisif. C’est en effet entre le 6ème et le début du 7ème siècle que se fixent durablement les contours de la future « Bourgogne historique », que se consolident les grandes lignées aristocratiques et que s’élaborent les structures économiques et sociales qui serviront de fondement au puissant duché des siècles suivants. Loin d’être une simple annexe du pouvoir franc, la Bourgogne demeure un espace politique, religieux et économique original, marqué par la coexistence prolongée d’héritages burgondes, gallo-romains et francs.

4.1 – Pouvoir, institutions et construction territoriale (534 – début du XIe siècle)

4.1.1 La conquête franque et le royaume mérovingien de Bourgogne (534-592)

La conquête de 534 ne signifie pas la disparition pure et simple du royaume burgonde. Après l’élimination du dernier roi Godomar, les Francs Childebert Ier, Clotaire Ier et Thibaut s’emparent du territoire, mais ils conservent le nom de Bourgogne et intègrent une partie importante de l’aristocratie burgonde. Le cadre territorial hérité des Burgondes continue ainsi d’exister sous une nouvelle domination.

C’est sous le règne de Gontran (561-592), fils de Clotaire Ier, que cette continuité apparaît le plus clairement. Gontran reçoit en partage le royaume de Bourgogne et en fait l’un des grands ensembles politiques mérovingiens. Il établit sa capitale à Chalon-sur-Saône et mène une politique marquée par le souci de stabilité.

Les sources, notamment Grégoire de Tours, le présentent comme un roi soucieux de justice. Sous son autorité, l’administration repose encore largement sur les structures antérieures : les comtes, souvent issus de l’ancienne aristocratie burgonde et gallo-romaine, continuent d’exercer leurs fonctions, tandis que les évêques consolident leur rôle dans les cités. Lyon (Ludgdunum), Autun (Augustodunum), Chalon (Cabilonum) et Dijon (Divio) demeurent les principaux centres du pouvoir.

4.1.2 L’affaiblissement du VIIe siècle et l’intégration carolingienne

Au VIIe siècle, le royaume mérovingien de Bourgogne connaît un affaiblissement progressif. Les rivalités dynastiques entre les branches mérovingiennes, la montée en puissance des maires du palais et les tensions récurrentes avec la Neustrie et l’Austrasie réduisent peu à peu son autonomie. Les rois de Bourgogne deviennent parfois de simples figures nominales, tandis que le pouvoir réel se concentre entre les mains de grandes familles aristocratiques. Malgré cela, l’identité persiste : les documents continuent de désigner l’espace comme regnum Burgundiae.

Avec l’avènement des Carolingiens, le royaume est pleinement intégré dans l’Empire. Sous Charlemagne, il est soumis à l’organisation administrative impériale : comtés, missi dominici et contrôle plus étroit du pouvoir central. Après la mort de Louis le Pieux, les partages successoraux bouleversent à nouveau le territoire. Le traité de Verdun (843) place une partie de la Bourgogne dans la Francia occidentalis, tandis que d’autres zones relèvent de la Francia media. Cette division engendre progressivement une distinction durable entre plusieurs ensembles : la Bourgogne franque (futur duché), la Haute-Bourgogne (ou Bourgogne transjurane) et la Basse-Bourgogne associée à la Provence.

4.1.3 La naissance du duché (fin IXe – début XIe siècle)

« Fuite des Normands devant l’armée de Richard, duc de Bourgogne ». Cette enluminure du XIIIe siècle représente Richard le Justicier à la tête des Bourguignons contre les Normands.

Dans ce contexte de fragmentation, un nouveau pouvoir émerge à la fin du IXe siècle. Richard le Justicier (mort en 921), frère de Boson de Provence, parvient à regrouper sous son autorité un ensemble cohérent de comtés situés entre la Saône, la Loire et les marches du Massif central. En s’appuyant sur les réseaux aristocratiques existants, il constitue ce qui devient progressivement le duché de Bourgogne. Son action marque un tournant : pour la première fois depuis la conquête franque, un pouvoir bourguignon fort se reconstitue sur une base territoriale relativement stable.

Au Xe siècle, le duché passe sous le contrôle des Robertiens, puis des Capétiens. Hugues le Grand exerce une influence déterminante sur le pays. En 1032, le duché est attribué à Robert Ier, fils du roi Robert II le Pieux. Cette attribution fixe durablement le statut de la Bourgogne comme grand fief relevant de la couronne. Les frontières se précisent peu à peu et Dijon commence à s’affirmer comme centre politique privilégié, au détriment de Chalon-sur-Saône.

Ainsi, entre 534 et le début du XIe siècle, la Bourgogne évolue d’un royaume mérovingien relativement autonome vers un duché intégré au royaume de France, tout en conservant une identité marquée héritée de la période burgonde.

4.2 – Société et élites

4.2.1 La fusion des élites et la hiérarchie sociale

Paire de fibules en or cloisonné et grenats provenant de la parure de la reine Arégonde (vers 570). D’origine burgonde et épouse du roi franc Clotaire Ier, elle incarne la fusion des élites au sommet de la hiérarchie sociale du haut Moyen Âge.

La société de la Bourgogne entre le VIe et le début du XIe siècle se caractérise par une fusion progressive des élites burgondes, gallo-romaines et franques. Dès les lendemains de la conquête de 534, les vainqueurs francs n’éliminent pas l’ancienne aristocratie. Au contraire, ils s’appuient sur elle pour administrer le territoire. Les grandes familles issues du royaume burgonde conservent une partie de leurs terres, de leurs réseaux et de leur prestige. Les mariages mixtes se multiplient rapidement, accélérant le brassage des lignages.

Au sommet de la hiérarchie se trouvent les grands aristocrates, souvent titulaires de charges comtales ou liés à la cour royale. Ces optimates contrôlent de vastes domaines et exercent une autorité militaire et judiciaire. En dessous d’eux se situent les hommes libres, propriétaires de terres moyennes ou petits alleux, qui forment le socle de la société rurale. La majorité de la population reste composée de paysans dépendants, de colons et d’esclaves, dont le statut évolue lentement vers le servage. Les sources du VIIe et du VIIIe siècle montrent une société encore marquée par les distinctions d’origine, mais celles-ci s’estompent progressivement au profit d’une hiérarchie fondée sur la terre, la fonction et la proximité avec le pouvoir.

Au IXe et au Xe siècle, la montée des pouvoirs locaux renforce le rôle des grandes familles aristocratiques. Celles-ci concentrent les charges, les bénéfices ecclésiastiques et les droits sur les hommes. La société devient plus nettement féodale : les liens de fidélité personnelle et les tenures conditionnelles se généralisent, même si le processus reste inégal selon les régions.

4.2.2 Évolutions sociales et tensions

Reconstitution d’une motte castrale du XIe siècle. L’apparition de ces fortifications de terre et de bois à la fin de la période symbolise le renforcement des pouvoirs locaux, l’insécurité croissante et la polarisation de la société entre aristocratie châtelaine et paysannerie dépendante. 

La période n’est pas exempte de tensions. Les guerres civiles mérovingiennes, les raids et les désordres du VIIIe siècle, puis les partages carolingiens et les conflits locaux du Xe siècle, fragilisent régulièrement les équilibres sociaux. Les paysans subissent les conséquences des luttes aristocratiques, des réquisitions et de l’insécurité. Dans certaines zones, on observe un repli sur les domaines fortifiés et une accentuation de la dépendance envers les grands propriétaires.

Parallèlement, de nouvelles formes de domination se mettent en place. Les châteaux commencent à apparaître à la fin de la période, symboles d’un pouvoir plus localisé et plus militaire. Les liens de vassalité se densifient. La société se polarise progressivement entre une aristocratie de plus en plus consciente de sa spécificité et une masse paysanne dont les obligations se multiplient.

Malgré ces transformations, une certaine continuité demeure. Les grandes lignées issues du mélange des élites du VIe siècle restent présentes. La Bourgogne conserve ainsi, tout au long de ces siècles, une société hiérarchisée mais capable d’absorber les changements politiques sans rupture totale avec son passé. En définitive, entre le VIe et le début du XIe siècle, la société bourguignonne se transforme en profondeur tout en préservant des éléments essentiels de continuité. La fusion des élites et l’évolution progressive vers des structures féodales constituent les traits dominants de cette longue période de transition.

4.2.3 – Culture, poésie et traditions savantes

La culture de la Bourgogne entre le VIe et le début du XIe siècle ne se réduit pas à la production des monastères et des évêchés. Si l’Église possède alors une position dominante dans la conservation de l’écrit, une importante culture populaire existe parallèlement dans les cours aristocratiques, les assemblées, les fêtes et le monde des guerriers. Elle nous est cependant beaucoup moins bien connue, car elle repose largement sur la transmission orale et n’a laissé que peu de textes directement conservés.

Les cours royales puis aristocratiques constituent les principaux foyers de cette culture. On y récite des généalogies, des récits de batailles et des histoires consacrées aux grandes familles et aux héros du passé. Musiciens, chanteurs et conteurs participent à la transmission d’une mémoire qui n’est pas seulement divertissante : elle célèbre les ancêtres, la fidélité, la prouesse guerrière et la légitimité des lignages.

L’époque carolingienne permet d’entrevoir plus directement ce milieu. Moduin, actif à la cour de Charlemagne avant de devenir évêque d’Autun, appartient au cercle des poètes de la renaissance carolingienne. Sa poésie conservée est de caractère profane et politique. Son Egloga célèbre notamment le renouveau culturel de l’Empire et témoigne de l’existence d’une poésie savante destinée aux élites. Son œuvre exercera une influence sur d’autres poètes carolingiens.

Du haut de la citadelle de la nouvelle Rome, mon Palémon contemple tous les royaumes que son triomphe a réunis sous son autorité ; les temps, transformés, reviennent aux mœurs des Anciens ; la Rome d’or, renouvelée, renaît de nouveau pour le monde.

Moduin, Monumenta Germaniae Historica

À côté de cette poésie latine savante existe vraisemblablement une production beaucoup plus vaste en langues vernaculaires. Elle demeure presque entièrement perdue. Les textes littéraires des siècles suivants permettent néanmoins de percevoir la survivance de traditions narratives liées à la Bourgogne carolingienne. Des personnages historiques comme Girart de Vienne, puissant aristocrate du IXe siècle établi dans les régions de Vienne et de Lyon, deviennent ainsi des héros de la littérature épique médiévale. Les chansons de geste qui mettent en scène Girart sont postérieures de plusieurs siècles aux événements, mais leur matière conserve le souvenir d’un puissant univers aristocratique bourguignon et carolingien.

Les jongleurs constituent probablement les principaux agents de transmission de cette littérature orale. Aux alentours de l’an mil, leur présence est attestée dans l’espace bourguignon. Ils chantent, récitent et racontent devant des publics variés. Leur répertoire mêle récits héroïques, chants, histoires comiques, souvenirs historiques et compositions destinées aux cours aristocratiques. Parce que ces œuvres n’étaient généralement pas consignées par écrit, l’immense majorité a disparu.

Cette culture apparaît également dans les pratiques de l’aristocratie. La connaissance des généalogies, des coutumes, du droit, des alliances et de l’histoire des lignages constitue une véritable culture politique. Les grandes familles entretiennent leur mémoire et construisent des récits justifiant leur rang et leurs possessions. Avec l’affirmation des principautés territoriales aux IXe et Xe siècles, cette mémoire aristocratique acquiert une importance croissante.

Il faut donc distinguer la culture conservée de la culture réellement pratiquée. Les manuscrits subsistants donnent une place disproportionnée aux hommes d’Église parce que les monastères et les institutions ecclésiastiques étaient précisément les principaux lieux de conservation des textes. Derrière cette documentation apparaît néanmoins une autre Bourgogne : celle des cours, des guerriers, des poètes, des musiciens, des conteurs et des jongleurs.

À l’approche du XIe siècle, cette tradition orale commence progressivement à rejoindre une culture littéraire vernaculaire qui deviendra beaucoup plus visible au cours des siècles suivants. Les grandes chansons de geste et, plus tard, la poésie des trouvères ne surgissent donc pas dans un désert culturel : elles prolongent et transforment un monde de récits héroïques et de traditions profanes dont le haut Moyen Âge bourguignon avait déjà posé les fondations.

4.3 – Économie, peuplement et mutations du territoire

4.3.1 Le peuplement et l’organisation du territoire

Village mérovingien, reconstitution

Entre le VIe et le début du XIe siècle, le peuplement de la Bourgogne reste marqué par une forte continuité avec les périodes antérieures. Les grandes cités héritées de l’Antiquité – Lyon, Autun, Chalon-sur-Saône, Dijon, Langres, Mâcon – continuent d’exister, même si leur rôle et leur dynamisme varient selon les époques. Lyon conserve longtemps une importance commerciale particulière, tandis que Chalon-sur-Saône joue un rôle politique majeur sous les Mérovingiens. Dijon, encore secondaire au VIe siècle, gagne progressivement en importance à partir du IXe et surtout du Xe siècle.

Le monde rural domine largement. La majorité de la population vit dans des villages, des hameaux ou sur de grands domaines. L’habitat se réorganise lentement. Si l’époque mérovingienne conserve encore des formes d’occupation assez dispersées, issues de l’Antiquité tardive, on observe à partir du IXe siècle une tendance à la concentration. Les villages se structurent davantage autour des églises et des centres de pouvoir local. À la fin de la période, l’apparition des premiers châteaux contribue à polariser le peuplement et à réorganiser l’espace autour de nouveaux points forts.

Le réseau des voies de communication reste en grande partie celui de l’époque romaine. La Saône constitue un axe majeur de circulation, reliant le nord de la Gaule à la vallée du Rhône et, au-delà, à la Méditerranée. Les routes terrestres qui joignent Autun, Dijon, Langres et les passes du Jura continuent d’être utilisées, même si leur entretien est inégal.

4.3.2 L’économie agraire et les domaines

Carte schématique de la Bourgogne du haut Moyen Âge. Les grandes cités héritées de l’Antiquité (Lyon, Autun, Chalon-sur-Saône, Dijon…) restent les pôles du peuplement, tandis que la Saône constitue l’axe de circulation structurant du territoire. 

L’économie de la Bourgogne demeure fondamentalement agraire. Les grandes exploitations issues du système de l’hospitalitas et des domaines gallo-romains persistent sous des formes évolutives. Les aristocrates, qu’ils soient d’origine burgonde, franque ou gallo-romaine, contrôlent d’importants ensembles de terres cultivées par des paysans dépendants. La polyculture domine : céréales (blé, orge, seigle), légumineuses, élevage bovin et ovin. La vigne, déjà présente à l’époque romaine, conserve une place significative, notamment dans les régions de Dijon, de Beaune, de Chalon et le long de la Saône. Elle constitue l’un des éléments de continuité les plus visibles de l’économie régionale.

Les monastères jouent un rôle économique croissant. Les abbayes reçoivent d’importantes donations de terres, de vignes, de forêts et de droits. Elles organisent la mise en valeur de leurs domaines, développent des activités artisanales et participent aux échanges. À partir du Xe siècle, certaines d’entre elles, comme Cluny, deviennent de véritables puissances économiques, capables d’influencer l’organisation du territoire sur de vastes espaces. Le grand domaine reste le cadre dominant de la production, mais il n’est pas uniforme. À côté des grandes villae et des exploitations monastiques existent de petits alleux paysans et des tenures diverses. La tendance générale, surtout à partir du IXe siècle, va vers un renforcement de la dépendance paysanne et une formalisation progressive des obligations (corvées, redevances en nature ou en argent).

4.3.3 Échanges, artisanat et mutations de la fin de la période

 

Les échanges ne disparaissent pas, même s’ils connaissent des fluctuations. La Saône et le Rhône permettent la circulation de biens : vin, céréales, sel, produits artisanaux. Les foires et marchés locaux, encore modestes, existent dans plusieurs cités. L’artisanat reste essentiellement rural ou monastique : travail du fer, du bois, du cuir, production de céramique et de textiles. Les villes conservent quelques activités spécialisées, mais leur poids économique global demeure limité par rapport au monde rural.

À partir de la fin du IXe et surtout au Xe siècle, des mutations plus nettes apparaissent. L’insécurité relative et la montée des pouvoirs locaux favorisent l’émergence de châteaux et de nouveaux centres de domination. Ces fortifications réorganisent l’espace économique en créant des pôles de prélèvement et de protection. Parallèlement, on observe une reprise progressive des défrichements dans certaines zones et une densification du peuplement rural. La monnaie, bien que d’usage encore limité dans les campagnes, circule davantage dans les centres urbains et les grands domaines.

Ces évolutions préparent les transformations plus amples des XIe et XIIe siècles. À la fin de la période considérée, la Bourgogne possède déjà les principaux traits de son économie médiévale classique : une agriculture diversifiée où la vigne occupe une place importante, un réseau de grands domaines aristocratiques et monastiques, des axes de circulation structurants le long de la Saône, et une organisation du territoire de plus en plus polarisée par les pouvoirs locaux.

En définitive, entre le VIe et le début du XIe siècle, l’économie et le peuplement de la Bourgogne évoluent dans le sens d’une adaptation progressive plutôt que d’une rupture. Les héritages antiques et burgondes sont reformulés dans un cadre franc puis proto-féodal, posant les bases matérielles sur lesquelles s’édifiera la prospérité du duché aux siècles suivants.

4.5 – Le gouvernement et l’administration de la Bourgogne

Entre 534 et l’an mil, la Bourgogne ne possède pas une capitale et une administration permanentes comparables à celles d’un État moderne. Le gouvernement repose d’abord sur la cour itinérante du roi, puis de plus en plus sur les comtes et les grandes familles territoriales. Entre le VIe et le Xe siècle, le centre de gravité du pouvoir passe ainsi progressivement du palais royal à un réseau de pouvoirs locaux, avant que ceux-ci ne soient réunis sous l’autorité du duc.

4.5.1 – Le royaume franc de Bourgogne : le roi et son palais (VIe-VIIe siècles)

Tremissis d’or frappé à Chalon-sur-Saône par le monétaire Wintrius, vers 600-620. Le monnayage témoigne du rôle de Chalon comme centre politique et économique de la Bourgogne mérovingienne. 

Après 534, la Bourgogne conserve une existence politique au sein des royaumes francs. Elle possède périodiquement son propre souverain, dont le meilleur exemple est Gontran (561-592).

Il n’existe cependant pas de capitale administrative unique. Le gouvernement est celui d’une cour itinérante : le roi séjourne dans différentes résidences avec son entourage, son trésor, ses officiers et ses archives. Chalon-sur-Saône occupe sous Gontran une place particulièrement importante et peut être considérée comme l’une de ses principales résidences.

Autour du souverain fonctionne le palatium, qui désigne autant la cour et ses officiers que le lieu où elle séjourne. On y trouve notamment le maire du palais, le comte du palais, le chambellan, le connétable et différents officiers domestiques. Au VIIe siècle, le maire du palais devient progressivement le principal responsable administratif : il intervient dans la gestion du domaine royal, la justice, les finances et le commandement militaire.

Le royaume est divisé en pagi. Chaque pagus est placé sous l’autorité d’un comte, représentant du pouvoir royal bourguignon. Celui-ci convoque les hommes, fait exécuter les décisions du roi et surtout préside la justice publique, notamment dans le mallus, l’assemblée judiciaire locale.

4.5.2 – La disparition d’un gouvernement bourguignon central (VIIe-IXe siècles)

Chronique dite de Frédégaire, principale source narrative sur le fonctionnement politique du royaume de Bourgogne au VIIe siècle et sur ses maires du palais.

Cette organisation se transforme profondément au VIIe siècle. Après la mort de Warnachaire II en 626, les grands de Bourgogne obtiennent de ne plus avoir de maire du palais propre. L’existence d’une cour bourguignonne permanente s’efface progressivement, même si l’identité administrative de la Bourgogne ne disparaît pas immédiatement.

Sous les Carolingiens, la Bourgogne ne possède plus de gouvernement central distinct. Elle appartient à un ensemble politique beaucoup plus vaste dirigé par le souverain franc.

L’administration de la Bourgogne demeure néanmoins fondée sur les comtés et pagi. À Autun, Auxerre, Chalon, Mâcon ou Nevers, le comte représente théoriquement le souverain. Il administre les domaines publics, exerce la justice, convoque les forces militaires et transmet les ordres royaux.

Les évêques constituent parallèlement des autorités locales considérables. Dans des villes comme Autun, Auxerre ou Langres, pouvoir comtal et pouvoir épiscopal coexistent et parfois se concurrencent.

La Bourgogne des VIIIe-IXe siècles est donc moins gouvernée depuis une capitale que par un réseau de centres régionaux.

4.5.3 – Richard le Justicier et la formation d’un gouvernement ducal

 

La fin du IXe siècle marque un changement fondamental. L’affaiblissement du pouvoir carolingien et les attaques normandes permettent à plusieurs grands aristocrates de concentrer durablement les fonctions publiques.

En Bourgogne, cette évolution profite surtout à Richard le Justicier. Comte d’Autun, puis maître d’Auxerre et de Nevers, il étend progressivement son autorité sur une grande partie des comtés bourguignons. Il reçoit d’abord le titre de marquis puis celui de duc des Bourguignons.

Son pouvoir n’est toutefois pas celui d’un souverain administrant directement chaque localité. Richard domine une constellation de comtés, d’évêchés, d’abbayes et de fidélités aristocratiques. Il commande les forces militaires, intervient dans la justice, protège les établissements religieux et représente l’autorité supérieure du roi dans la région.

Il ne possède toujours pas de véritable capitale. Autun constitue néanmoins l’un des principaux points d’ancrage de son pouvoir, puisque Richard en détient le comté. Auxerre constitue un autre centre majeur de ses possessions.

Le gouvernement ducal reste donc largement itinérant et personnel : le duc se déplace avec une partie de son entourage et gouverne grâce aux relations de fidélité qui l’unissent aux principaux détenteurs du pouvoir local.

4.5.4 – Le gouvernement bourguignon à l’approche de l’an mil

Généalogie des premiers ducs de Bourgogne. Arbre dynastique médiéval représentant la succession des premiers détenteurs du pouvoir ducal bourguignon. Le document illustre la transformation progressive, au Xe siècle, d’une autorité issue des charges carolingiennes en un pouvoir territorial et dynastique transmis au sein des grandes familles aristocratiques. 

Au Xe siècle, les anciennes institutions carolingiennes subsistent mais se transforment. Les charges publiques tendent à devenir héréditaires et les grandes familles contrôlent durablement leurs territoires.

Sous le duc se trouvent désormais des comtes, mais aussi des vicomtes, chargés localement d’une partie des fonctions judiciaires, militaires et administratives. À Auxerre, par exemple, les successeurs de Richard utilisent des vicomtes pour exercer localement leur autorité.

Plus bas encore apparaissent progressivement des seigneurs contrôlant fortifications, terres et dépendants. Le pouvoir public se confond ainsi de plus en plus avec la possession territoriale.

La Bourgogne de l’an mil ne possède toujours pas une bureaucratie centrale importante. Le gouvernement repose essentiellement sur la maison du duc, ses officiers, ses vassaux, les comtes, les évêques et les grands établissements religieux.

Cette organisation explique l’absence d’une capitale incontestable durant la plus grande partie de la période. Autun, Auxerre, Chalon et d’autres centres jouent successivement un rôle politique important. Dijon ne s’imposera véritablement comme centre du pouvoir ducal qu’avec la Bourgogne capétienne du XIe siècle.

Entre 534 et l’an mil, le gouvernement bourguignon passe donc d’un royaume gouverné par un roi et son palais à un duché gouverné par un prince territorial entouré de grands seigneurs. La continuité des comtés masque ainsi une transformation fondamentale : l’autorité publique carolingienne devient progressivement un pouvoir territorial et héréditaire.

Conclusion

Entre la conquête franque de 534 et le début du XIe siècle, la Bourgogne connaît moins une rupture qu’une longue transformation. Le royaume des Burgondes disparaît en tant qu’État indépendant, mais une partie importante de ses cadres territoriaux, de ses élites et de son identité survit à son intégration dans le monde franc. Mérovingiens puis Carolingiens gouvernent ainsi un espace qui continue d’être reconnu comme bourguignon malgré les changements de dynasties et les divisions politiques successives.

Cette continuité n’empêche pas de profondes mutations. La fusion progressive des aristocraties burgonde, gallo-romaine et franque fait émerger de nouvelles élites, tandis que le développement des grands domaines, le renforcement des pouvoirs locaux et l’essor des institutions monastiques transforment progressivement la société. Dans les campagnes, qui regroupent l’immense majorité de la population, l’habitat tend à se concentrer autour des domaines puis des premières fortifications. Les anciennes villes et les grands axes hérités de Rome, en particulier la Saône, continuent cependant de structurer durablement le territoire.

Sur le plan politique, les bouleversements issus de la désagrégation de l’Empire carolingien conduisent finalement à une recomposition décisive. Avec Richard le Justicier puis les Robertiens et les Capétiens, un nouveau pouvoir territorial se constitue dans la Bourgogne occidentale. Au début du XIe siècle, le duché de Bourgogne apparaît ainsi comme l’héritier d’une histoire déjà vieille de plusieurs siècles.

La Bourgogne qui entre dans le Moyen Âge féodal n’est donc plus le royaume fondé par les Burgondes, mais elle n’est pas davantage une création entièrement nouvelle. Son territoire, ses structures sociales, ses centres de pouvoir et jusqu’à son nom résultent de la superposition des héritages burgonde, gallo-romain et franc. C’est sur ce socle que va désormais s’édifier le duché de Bourgogne, appelé à devenir l’une des grandes principautés de l’Occident médiéval.

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