Les origines religieuses de la pourriture morale anglaise

La Rédaction
Démocratie Participative
\n02 juin 2026

 

Nos lecteurs francophones, à de notables exceptions, ne sont pas familiers de l’histoire de l’Angleterre. Comme j’évoquais les caractéristiques judéo-chrétiennes de la société anglaise dans un autre article relatif à la mort d’Henri Nowak, il est utile de revenir sur les origines du fanatisme moral qui a façonné la mentalité oppressive, paranoïaque et hypocrite des élites anglaises jusqu’à l’avènement du multiculturalisme libéral comme nouvelle religion d’état.

Les Lollards (1370)

Outre la christianisation de l’île de Bretagne à proprement parler à partir du 4ème siècle, le premier mouvement révolutionnaire qui a appelé à la judaïsation de l’Angleterre est celui des Lollards, disciples de John Wycliffe (1328-1384). Wyciffle était un théologien chrétien d’Oxford, fondateur d’un mouvement que l’on peut qualifier de proto-protestant au sens où il appelait à un retour à la Torah (“Ancien Testament”) et au christianisme primitif des Évangiles. Leurs conceptions centrales reposaient sur la suprématie absolue de la Torah (” Sola scriptura” avant l’heure), traduite en anglais pour que chaque fidèle puisse la lire directement (dans les faits les nobles et riches bourgeois), sans l’intermédiaire du clergé latinisant. Adeptes d’une forme de matérialisme démocratique, ils rejetaient la transsubstantiation (présence réelle de Yeshua de Nazareth dans l’Eucharistie), ainsi que la hiérarchie ecclésiastique catholique qu’ils disaient corrompue par la richesse et le pouvoir. Ils rejetaient le salut de l’âme monnayé (“indulgences”), les pèlerinages, le célibat des prêtres et les “superstitions” rituelles pré-chrétiennes. Pour eux, la vraie Église était l’Église invisible des “prédestinés” en état de grâce (libres de tout péché), et non l’institution romaine visible.

Ces idées annoncent le protestantisme en posant les bases de la “Réforme” : accès direct à la Torah et à l’Évangile sans le filtre du clergé, critique de l’autorité papale, insistance sur le salut de l’âme par la grâce divine plutôt que sur les œuvres personnels et les sacrements institutionnels. Wycliffe et les Lollards préfigurent Luther, Calvin et les puritains en diffusant un anticléricalisme populaire qui influença durablement l’opinion anglaise, facilitant plus tard la rupture avec Rome du roi Henri VIII. Le catholicisme apparaît comparativement moins littéraliste parce qu’il intègre une tradition interprétative ayant puisé dans la philosophie grecque pré-chrétienne qui a limité la tendance au fondamentalisme inhérente au biblisme, a fortiori par des individus libres de leurs interprétations.

Comme tout mouvement idéologique, les Lollards ne purent gagner en influence que par la convergence d’intérêts objectifs. John Wycliffe bénéficia du soutien de puissants protecteurs, notamment John de Gand, duc de Lancastre, et d’une partie de la noblesse anticléricale, qui voyaient dans ses critiques de la richesse de l’Église catholique un moyen de s’approprier les biens ecclésiastiques. Par sa dimension révolutionnaire, le mouvement gagna des adeptes parmi la bourgeoisie marchande ascendante, certains chevaliers et le bas clergé socialement frustré. Les Lollards itinérants diffusaient la Torah en anglais et critiquaient les abus du haut clergé avec un certain succès populaire.

La Révolte des Paysans (1381)

Mort de Wat Tyler, chef de la révolte paysanne de 1381

John Ball, un prêtre itinérant surnommé « le fou prêtre du Kent », est la figure clé de la jonction entre les Lollards et les segments révolutionnaires du peuple. Il prêche depuis des années l’égalité sociale (« Quand Adam labourait et Ève filait, où était alors l’aristocrate ? »), critique la richesse ecclésiastique et seigneuriale et appelle à un retour au christianisme primitif communautaire. Ses idées montrent des parallèles évidents avec le lollardisme.

La révolte commence fin mai 1381 dans l’Essex et le Kent, où les paysans et artisans se soulèvent contre le troisième impôt par tête et les abus des seigneurs. Rapidement, des bandes armées se forment sous la direction de prêtres radicaux comme John Ball. En juin, des dizaines de milliers de rebelles convergent vers Londres : ils incendient le palais de John de Gand, ouvrent les prisons, tuent l’archevêque de Canterbury et le trésorier royal. Le jeune roi Richard II, alors âgé de 14 ans, accepte de les rencontrer à Blackheath puis à Mile End, où il promet l’abolition du servage et la fin des taxes. Dans les jours suivants, l’armée royale reprend le contrôle : les chefs sont exécutés, les promesses annulées, et la répression fait plusieurs milliers de morts. La révolte, écrasée en quelques semaines, marque cependant durablement les esprits. Après l’écrasement de la révolte (juin-juillet 1381, avec des milliers de morts), on associe lollardisme à l’insurrection. Les Lollards perdent une grande partie de leur soutien chez les élites et sont poussés dans la clandestinité.

Deux phénomènes se produisent simultanément : d’une part une radicalisation chrétienne à caractère révolutionnaire portée par des intellectuels issus du clergé, d’autre part un renforcement du contrôle de la population par les classes inquiètes qui dominent l’État.

La Réforme anglaise (16ème siècle)

Henri VIII fait de l’État anglais l’autorité religieuse suprême, ouvrant la voie au fanatisme politique

Après le déclin des Lollards au 15ème siècle (dont les idées démocratiques survivent de manière souterraine), l’Angleterre connaît une nouvelle rupture majeure avec la “Réforme henricienne”.  Sous Henri VIII (1509-1547), la rupture avec Rome en 1534 est avant tout dynastique et politique. Le roi veut annuler son mariage avec Catherine d’Aragon pour épouser Anne Boleyn et obtenir un héritier mâle. Théologiquement, Henri reste très conservateur : il rejette le protestantisme luthérien, maintient la doctrine catholique, les évêques, la messe, les sacrements et une grande partie de la liturgie. Seuls changent le chef de l’Église (le roi à la place du pape) et la dissolution des monastères (1536-1540), motivée surtout par des raisons financières. L’Église d’Angleterre devient donc une Église catholique sans pape, mais très fragilisée.

Sous Édouard VI (1547-1553), le jeune roi, influencé par son oncle le duc de Somerset et par l’archevêque Thomas Cranmer, pousse la rupture plus loin. Des théologiens protestants (Bucer, Vermigli, etc.) sont invités en Angleterre. On introduit le Book of Common Prayer, on supprime les autels, les images, une partie des rituels et on autorise le mariage des prêtres. La doctrine devient plus clairement protestante (justification par la foi, rejet de la transsubstantiation). Cependant, ces réformes restent modérées : elles mécontent les catholiques et les protestants radicaux. Surtout, elles sont verticales : en faisant de la couronne d’Angleterre une fonction religieuse, le politique devient l’outil d’une mise au pas idéologique des populations sans aucun contre-pouvoir pour l’endiguer.

Marie Ire (« Bloody Mary », 1553-1558), fille de Catherine d’Aragon et catholique extrémiste, restaure brutalement l’autorité romaine, rétablit la messe latine et les anciennes cérémonies. Elle fait brûler environ 280 protestants (dont Cranmer, Ridley et Latimer) et provoque l’exil de centaines d’autres cadres protestants vers le continent. Cette persécution, bien que courte, marque profondément les esprits et radicalise les protestants survivants.

Les exilés, réfugiés à Genève, Strasbourg ou Francfort, découvrent le fanatisme calviniste. À leur retour sous Élisabeth I, ils trouveront le compromis élisabéthain (1559) trop modéré et deviendront les premiers puritains, radicaux réclamant d’achever la révolution protestante que les Tudors avaient laissée inachevée.

Le puritanisme

Impulsé par le retour au littéralisme de la Torah, le puritanisme anglais incarne une paranoïa morale viscérale, nourrie par la conviction que le péché et l’œuvre de Satan (שָׂטָן) guettent à chaque instant. Dès la fin du 16ème siècle, des pamphlétaires comme Philip Stubbes dans The Anatomie of Abuses (1583) dénoncent avec horreur les danses, les théâtres, les vêtements colorés et les fêtes populaires comme des portes ouvertes à la luxure et à l’idolâtrie. William Prynne, figure emblématique, pousse cette obsession à son paroxysme dans Histriomastix (1633), un énorme traité qui condamne le théâtre comme « école du vice » : il est condamné au pilori, marqué au fer et emprisonné pour ses écrits. Cette peur du péché justifie un contrôle social étroit : respect strict du shabbat (interdiction des jeux, des voyages ou du travail le dimanche, renforcé par des lois shabbatariennes dès les années 1590-1610), surveillance mutuelle des voisins et répression des « vices » (ivrognerie, blasphèmes, fornication).

La tyrannie yahviste de Cromwell (1653 – 1658)

Oliver Cromwell veut faire de l’Angleterre le “Nouvel Israël”

La Guerre civile anglaise (1642-1651) oppose les partisans du roi Charles Ier (royalistes ou « Cavaliers ») à la bourgeoisie démocratique du Parlement (parlementaires ou « Têtes rondes »). Elle éclate à la suite de tensions accumulées : le roi revendique le droit divin de régner et défend une Église anglicane ritualiste, tandis que le Parlement, dominé par les extrémistes puritains, revendique le contrôle des impôts et une radicalisation religieuse plus profonde. Après plusieurs années de combats, l’armée parlementaire, réorganisée en New Model Army (1645) sous l’impulsion d’Oliver Cromwell, remporte les batailles décisives de Marston Moor (1644) et Naseby (1645). Charles Ier est vaincu, capturé, jugé et exécuté le 30 janvier 1649, événement choc qui met fin à la monarchie et ouvre la voie au régime bourgeois fondamentaliste.

C’est dans ce contexte de guerre et de vide du pouvoir qu’Oliver Cromwell accède progressivement à la tête de l’État. Général charismatique et puritain fanatique, il devient le maître après avoir écrasé les résistances royalistes en Irlande (massacres de Drogheda et Wexford en 1649) et en Écosse (1650-1651). En 1653, il dissout par la force le parlement, et se fait nommer dictateur (“Lord Protecteur”) le 16 décembre 1653, instaurant un régime militaire de nature théocratique. Ses buts étaient profondément religieux et millénaristes : transformer l’Angleterre en un « Nouvel Israël », une société gouvernée par les « élus » de Yahvé, purifiée de tout vice, de tout tendance catholique, afin d’accélérer le retour du Machiac’h sur terre.

Pour contrôler les populations, il impose un système pré-totalitaire : en 1655-1657, il divise le pays en 11 districts militaires dirigés par des Major-Generals chargés de surveiller la moralité, de fermer tavernes, théâtres et lieux de divertissement, d’interdire courses de chevaux, combats de coqs et fêtes traditionnelles. Il renforce les lois puritaines (interdiction des théâtres dès 1642, abolition de Noël en 1647, répression de l’ivrognerie, blasphèmes et adultère), instaure la censure et encourage la délation. L’armée, instrument à la fois militaire et religieux, impose cette discipline rigoriste au nom de la Providence divine. Ce régime, efficace mais profondément impopulaire, s’effondre peu après sa mort en 1658.

L’enracinement du fanatisme (1658 – 1802)

John Wesley

Après la mort d’Oliver Cromwell en 1658 et la Restauration de la monarchie en 1660, le contrôle moral puritain est largement rejeté par la population, qui aspire à la joie et à la liberté des mœurs sous Charles II. Les théâtres rouvrent dès 1660, Noël et les fêtes traditionnelles sont rétablis, et une certaine licence morale (théâtre licencieux, mode extravagante, vie de cour libertine) caractérise la période dite de la « Merry England ». Cependant, les fondamentalistes chrétiens adeptes du contrôle moral de la population ne disparaissent pas : l’Église anglicane restaurée et le Parlement rétablissent des lois contre le blasphème, l’adultère et l’ivrognerie.

À partir des années 1690, des “Societies for the Reformation of Manners” (Sociétés pour la Réformation des Mœurs) se multiplient à Londres et dans les grandes villes, regroupant des extrémistes anglicans et des protestants. Elles dénoncent la prostitution, les jeux de hasard, les jurons, les spectacles immoraux et les tavernes, et encouragent la délation et les poursuites judiciaires contre ceux qui ne se conforment pas à l’interprétation de la Torah. Ces sociétés connaissent un pic d’activité sous Guillaume III et Anne (1690-1714), avec des milliers d’arrestations pour « vice public ». Au XVIIIe siècle, le mouvement méthodiste fondé par John Wesley (à partir de 1738) et George Whitefield apporte une nouvelle vague d’appel au fondamentalisme religieux : prédications en plein air, insistance sur la conversion personnelle, l’abstinence, le respect du shabbat, la lutte contre l’alcoolisme et les jeux, l’abolition de l’esclavage des noirs. Bien que minoritaire, le méthodisme exerce une influence croissante sur les classes populaires et moyennes. La Société pour la Suppression du Vice (fondée en 1802, juste après 1800) prolonge cette tradition. Si l’autoritarisme cromwellien disparaît très tôt après son instauration, il a solidifié le fondamentalisme dans la société, associant Église, sociétés religieuses et politiciens, qui persiste jusqu’à l’aube de l’ère victorienne.

L’ère victorienne (1837 – 1901)

Représentant le rigorisme chrétien par excellence, la reine Victoria était d’une grande avidité sexuelle

La police métropolitaine créée par Robert Peel en 1829 étend progressivement une surveillance urbaine systématique de la population. Sous la reine Victoria (1837 – 1901), le mouvement évangélique et le méthodisme exercent une influence énorme : les Sociétés de Tempérance (comme la British Temperance League) militent contre l’alcool avec des milliers de meetings et de serments d’abstinence, tandis que la Social Purity Movement (années 1860-1890), menée par des figures comme Josephine Butler et William Stead, pousse à la répression de la prostitution.

Dans la vie de tous les jours, un ouvrier ou un artisan londonien risquait d’être arrêté par un policier pour trouble à l’ordre public (« breach of the peace ») s’il chantait ou jouait de la musique dans la rue le dimanche, car les campagnes shabbatariennes strictes interdisaient tout divertissement ce jour-là. Les pubs fermaient tôt ou restaient clos le dimanche dans de nombreuses régions, et les agents de la British Temperance League patrouillaient pour inciter (ou dénoncer) les buveurs ; un homme surpris ivre en public pouvait être mis au pilori, fouetté ou emprisonné plusieurs jours. Dans les quartiers populaires, les maisons de travail représentaient la répression quotidienne des pauvres : une famille qui demandait l’aide publique était séparée (hommes, femmes et enfants dans des bâtiments différents), soumise à un régime de silence, de prières obligatoires et de travail harassant (broyage d’os, ramassage de chiffons). Les enfants étaient souvent battus pour la moindre infraction.

La censure touchait le quotidien : un libraire pouvait être poursuivi et sa boutique fermée pour avoir vendu un roman jugé « obscène » (comme Madame Bovary ou des ouvrages de Zola). Les affiches de music-hall montrant des chevilles ou des épaules dénudées étaient arrachées par la police. Ce contrôle permanent, exercé par la police, les pasteurs, les sociétés de bienfaisance et les voisins eux-mêmes, créait une atmosphère où la peur du scandale et de la « respectability » pesait sur chaque geste du quotidien.

Le contrôle social atteignait des niveaux inconnus ailleurs. Dans les boutiques de chaussures, on installait des panneaux de bois ou des rideaux spéciaux entre le client et la vendeuse pour qu’aucun homme ne puisse apercevoir les chevilles d’une femme pendant l’essayage. Montrer une cheville était jugé si scandaleux que cette mesure « protégeait la pudeur ». Lors du Shabbat (dimanche), il était illégal d’ouvrir la plupart des commerces, musées, zoos, bibliothèques ou théâtres. Des patrouilles de police pouvaient arrêter quelqu’un pour avoir joué aux cartes, chanté, ou simplement acheté une pinte de bière. En 1855, un projet de loi tenta même d’interdire la vente de bière le dimanche, provoquant des émeutes. Une femme fiancée ne pouvait pas prendre le bras de son futur mari en public, ni correspondre avec lui librement.

La société victorienne s’effondre à la fin de la Première guerre mondiale avec la désarticulation complète de l’ordre social sous l’effet des pertes humaines et matérielles. La remise en cause de l’ordre bourgeois dans les années 1920 est fatale pour le fondamentalisme chrétien.

La nouvelle orthodoxie multiculturelle (1980 – )

Royaume-Uni, 2026

Si le fondamentalisme chrétien a fortement reculé au 20ème siècle dans la société anglaise, une nouvelle forme d’égalitarisme radical lui a succédé comme religion de substitution à la faveur de la Deuxième Guerre Mondiale. Quoique puissance coloniale, la Grande-Bretagne adopte relativement vite les thèses de l’égalitarisme racial, processus accéléré par la guerre contre l’Allemagne nationale-socialiste. Winston Churchill déclare ainsi au parlement britannique le 5 octobre 1938 :

Il ne peut jamais y avoir d’amitié entre la démocratie britannique et le pouvoir nazi, ce pouvoir qui rejette l’éthique chrétienne, qui encourage sa marche en avant par un paganisme barbare, qui puise sa force et un plaisir pervers dans la persécution, et qui utilise, comme nous l’avons vu avec une brutalité impitoyable, la menace d’une force meurtrière.

Lors du conflit, cet égalitarisme devient politique d’état dans les colonies. Lors d’une réunion du gouvernement britannique, Winston Churchill déclare encore en 1943 :

« L’ancienne idée selon laquelle l’Indien serait d’une manière ou d’une autre inférieur à l’homme blanc doit disparaître. Nous devons tous être des camarades ensemble. Je veux voir une grande Inde brillante, dont nous pourrons être aussi fiers que nous le sommes d’un grand Canada ou d’une grande Australie. »

Avec le British Nationality Act de 1948 et l’ouverture de la Grande-Bretagne à l’immigration non-blanche des anciennes colonies britanniques, le dogme antiraciste est très vite embrassé par la bourgeoisie anglaise qui s’empresse d’en faire un outil de contrôle social. « L’orthodoxie multiculturelle », souvent qualifiée de politiquement correcte ou de woke, vise à purifier les sociétés blanches en corrigeant les inégalités prétendument structurelles (race, genre, sexualité, classe, identité) qui émergent inévitablement dans une société racialement hétérogène. Pour cela, il faut veiller à la régulation du langage, des comportements et des institutions. Une société utopique, égalitaire et pacifiée doit en découler pour reprendre le titre du livre du fondamentaliste catholique Thomas More, “La meilleure forme de communauté politique et la nouvelle Île d’Utopie” (1516).

“Le racisme est une négation de la foi chrétienne. Il est incompatible avec le fait que tous les hommes sont créés à l’image de Yahvé.” Michael Ramsey, archevêque de Canterbury (1961 – 1974)

À partir des années 1980, la naissance du political correctness (“politiquement correct”) dans les universités et les conseils locaux de gauche formalise cette nouvelle morale collective. On commence à dénoncer le langage « offensant » pour les minorités ethniques, religieuses ou sexuelles. Une pression croissante s’exerce à travers le champ social pour modifier les paroles et comportements.

L’arrivée au pouvoir en 1997 du New Labour du Tony Blair marque un tournant institutionnel. Le gouvernement de gauche intègre des politiques de diversité raciale, religieuse et sexuelle déjà en vogue aux États-Unis et adopte progressivement des éléments du politiquement correct universitaire. L’immigration de masse et la société multiculturelle deviennent par ailleurs des éléments cardinaux de la politique de Tony Blair. En 2010, l’Equality Act consolide légalement le contrôle social en protégeant de multiples catégories privilégiées (race, sexe, orientation sexuelle, handicap, etc.) et en imposant des obligations de “discrimination positive” aux institutions publiques et privées.

À l’instar du tabou sexuel sous l’ère victorienne, la peur du péché raciste devient le principal interdit moral de la nouvelle société anglaise et conduit la police à étouffer des scandales impliquant des groupes ethniques ou sexuels, comme à Rotterham.

Avec l’explosion des réseaux sociaux à la fin des années 2000, et surtout pendant les années 2010, une nouvelle culture du blasphème s’instaure avec l’appui de la bourgeoisie anglaise : la « cancel culture ». Les universités adoptent des endroits interdits aux hommes blancs (“safe spaces”), leur censure en ligne  (déplatformage de ceux jugés moralement déviantes) et des séances d’endoctrinement obligatoires sur la « diversité et l’inclusion ». Les lois sur les “discours de haine” (Public Order Act 1986 et ses amendments successifs) sont utilisées de plus en plus largement pour sanctionner des propos jugés « haineux » (même sans incitation directe à la violence).

Un cas emblématique de cette radicalisation est advenu en janvier 2019, après qu’une militante “transgenre” eut porté plainte contre les tweets d’un citoyen anglais, Harry Miller. La police de Humberside a enregistré l’affaire comme un « incident motivé par la haine sans caractère criminel ». Lorsque Miller s’est plaint du traitement qu’il avait reçu (un policier s’était rendu sur son lieu de travail pour le « conseiller »), un chef de la police de Humberside a publié une déclaration publique défendant l’action de ses services :

« Nous avons traité cet incident comme incident motivé par la haine sans caractère criminel, car la personne qui a signalé l’affaire l’a perçu comme motivé par l’hostilité envers la communauté transgenre. Nous sommes tout à fait légitimes à enquêter et à enregistrer de tels incidents, même lorsqu’aucun crime n’a été commis. »

Rappelant les dénonciations de la dictature cromwellienne, sa position s’appuyait sur la “Hate Crime Operational Guidance du College of Policing” (2014), qui définissait un « incident motivé par la haine sans caractère criminel » comme tout incident perçu par la victime ou toute autre personne comme motivé par de l’hostilité, même sans infraction pénale. La police considérait donc qu’elle avait non seulement le droit, mais le devoir d’intervenir, d’interroger la personne et d’enregistrer l’affaire dans son dossier à des fins de surveillance morale de la population.

La pourriture morale de la bourgeoisie anglaise

La mort d’Henri Nowak entre les mains de la police anglaise n’est pas un incident ou une erreur professionnelle, mais l’acte de zélotes.

🇬🇧 Des images de caméra corporelle ont été diffusées, montrant Henry Nowak suppliant qu’on appelle une ambulance avant d’être menotté dans le dos.

Nowak : « On m’a poignardé. »

Agent : « Je ne crois pas, mon vieux. »

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Ce sont les chiens de garde d’un contrôle social façonné par 7 siècles de fondamentalisme judéo-chrétien, substrat sur lequel ont été tardivement plaquées des idées égalitaires issues de l’utopisme qui en découle directement. Pour la police anglaise, comme pour la bourgeoisie libérale britannique en général, le péché raciste est une atteinte gravissime à la morale d’état et aux intérêts qu’elle formalise et constitue un crime plus grave qu’un meurtre en raison de sa portée potentielle pour l’équilibre du système. La police a agi par réflexe en tenant pour a priori suspect un homme blanc accusé d’immoralité raciste, comme jadis elle traquait sur dénonciation des bigots les travailleurs qui buvaient une bière un dimanche.

On relira avec profit des auteurs anglais qui ont radicalement critiqué la cruauté et l’hypocrisie du moralisme anglais, comme par exemple “Oliver Twist” de Charles Dickens où l’auteur expose les “maisons de travail” gérées au nom de la morale chrétienne où les pauvres subissent famine et humiliation.

Dans “La Situation de la classe laborieuse en Angleterre” (1845), l’auteur communiste Friedrich Engels écrit avec justesse :

« Je n’ai jamais vu une classe si profondément immorale, si incurablement pourrie et intérieurement rongée d’égoïsme, si incapable du moindre progrès que la bourgeoisie anglaise, et j’entends par là surtout la bourgeoisie proprement dite, singulièrement la bourgeoisie libérale […]. Pour elle il n’existe rien au monde qui ne soit là pour l’argent, sans l’excepter elle-même […]. Avec une telle rapacité et une telle cupidité il est impossible qu’il existe un sentiment, une idée humaine qui ne soient souillés. »

Et encore :

« La bourgeoisie anglaise est charitable par intérêt personnel ; elle ne donne rien pour rien, mais considère ses dons comme une affaire, un marché conclu avec le pauvre : “Si je dépense tant pour des institutions de bienfaisance, j’achète par là le droit de n’être plus importuné davantage, et vous êtes tenus de rester dans vos trous obscurs et de ne pas irriter mes nerfs délicats en exposant votre misère.” »

Et ça, tout aussi actuel :

« La bourgeoisie a plus d’affinités avec toutes les nations de la terre qu’avec les ouvriers qui vivent à ses côtés. […] Elle ne prend même plus la peine d’inculquer aux ouvriers la morale du jour, qu’elle a elle-même fabriquée dans son propre intérêt. »

La bourgeoisie anglaise se soucie plus des migrants d’Inde ou du Pakistan qu’elle importe pour remplir ses coffres que des gamines blanches violées par ses hôtes, et ce sans aucune espèce de gêne ni de mauvaise conscience. Bien au contraire, à la moindre indignation de la plèbe blanche, les médias de la bourgeoisie anglaise se déchaînent contre eux, brandissant la morale antiraciste pour exiger le silence. Si nous connaissons le même phénomène en France, c’est la haine sectaire de la bourgeoisie anglaise, directement héritée de son fondamentalisme chrétien, qui la caractérise lors de tels épisodes.

La  critique de la bourgeoisie anglaise par ses contempteurs anglais trouve toutefois rapidement ses limites. Du Moyen Âge jusqu’à nos jours, elle a toujours été formulée (consciemment ou inconsciemment) au sein du cadre conceptuel judéo-chrétien, ne parvenant donc pas à en faire la généalogie ni à le dépasser. Lorsque l’hypocrisie de cette bourgeoisie est dénoncée, y compris violemment, cela n’a pas pour effet de démonétiser la morale dont elle se revendique, mais d’appeler au contraire la bourgeoisie à un retour à l’orthodoxie chrétienne (ou sous son masque égalitariste). Depuis sept siècles, l’exercice débouche invariablement sur une nouvelle vague de fanatisme et une aggravation de la tendance sociale vers l’égalitarisme, en haut et en bas de l’échelle sociale.

Le marxisme ne peut pas aborder le problème fondamental que nous avons dépeint. Il le radicalise en confortant les conceptions de l’utopie judéo-chrétienne, tout en permettant à la bourgeoisie de se placer en garante de la raison et de l’ordre — donc du maintien du statu quo moral. L’extrême-droite anglaise de son côté, en invoquant le souvenir nostalgique d’une Angleterre bourgeoise “blanche et chrétienne”, se montre incapable de formuler une puissante critique historique de la société anglaise et de sa bourgeoisie qui sont précisément devenues ce qu’elles sont en raison du substrat abrahamique qui, comme l’hydre, voit ses têtes repousser à mesure qu’on les tranche.


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